Loger pour contrôler, l'État français face aux corps immigrés

Des manifestant.es tenant une banderole “Pride des Banlieues” lors de la marche 2023

À quelques mois des élections municipales, personnalités politiques et éditorialistes fascisants rivalisent de clientélisme raciste en faisant de l’immigration l’origine de tous les maux de la crise du logement : de la saturation des HLM à la pénurie de logements accessibles, de la dégradation du parc immobilier à l’explosion du nombre de sans-abris partout sur le territoire.

La Pride des Banlieues dénonce ce retournement insupportable de la honte et de la responsabilité, alors que la “crise” du logement actuel a été directement provoquée par des décennies d’austérité budgétaire, de privatisation du parc public, de financiarisation du sol et de marchandisation de l’habitat.

Parler de crise est en soi révoltant, quand cette situation n’est que le résultat d’une continuité historique de violence contre les classes les plus marginalisées, dont les personnes exilées sont les premières victimes.

Sont intolérables cent cinquante ans de gestion coloniale des mobilités, où la France a logé la main d'œuvre immigrée comme on parque une ressource.

Sont intolérables cent ans de foyers disciplinaires, de surveillance résidentielle, d’encadrement déshumanisant. 

Sont intolérables des décennies de sous-investissement organisé par les gouvernements successifs de droite et de gauche, qui ont produit la pénurie pour mieux en désigner les coupables.

Sont intolérables enfin dix ans de brutalisation assumée des politiques migratoires, où Emmanuel Macron et son monde ont parachevé le dynamitage de l’hébergement pour gouverner les marges par l’instabilité et la détresse.

Le logement des populations immigrées n’a jamais été traité comme un droit effectif en France, malgré son apparition tardive dans la législation en 1982 grâce à la mobilisation militante du DAL (association Droit au Logement) et de tant d'autres. Il a été conçu comme un outil destiné à administrer et surveiller des flux de travailleurs en période économique favorable, à trier et contenir des populations indésirables lorsque la conjoncture se tend.

Chaque période de crise s’est accompagnée d’un renforcement du contrôle des mobilités et de la surveillance des formes d’habitats : foyers, squats, aires d’accueil des Voyageurs, hôtels sociaux.

L’état du logement des populations immigrées n’est ni inédit ni inconnu, leur relégation résidentielle est mesurable, tout comme la production organisée de leur précarité par leur statut administratif. 

En 2022, elles sont près du tiers à vivre en sur-occupation, contre 10% des personnes non-immigrées.

En 2024, le dispositif national d'accueil (= qui permet aux demandeurs d'asile et réfugiés dépourvus de ressources suffisantes et de logement d’être hébergés dans des centres spécialisés (centres d'accueil pour demandeurs d'asile CADA, centres de transit et centres provisoires d'hébergement CPH), placés sous le contrôle administratif, social et financier des préfectures) compte 119 732 places (occupée à 98%) pour 147 500 demandeur-ses d’asile en cours d’instance, dont seulement 43% sont hébergé-es.

20 000 personnes vivent avec 7,40€ par jour pour se loger, tandis que 50 000 demandeur-ses sont privé-es des conditions matérielles d’accueil (CMA) pourtant de droit, qui constituent un ensemble d’aides matérielles et financières définies par le “code des étrangers” (CESEDA), notamment l’allocation pour demandeur d’asile (ADA) et d’éventuelles majorations (dont les 7,40€ journaliers de majoration).

L’État français provoque structurellement la saturation et le non-accueil en sous-dimensionnant ses dispositifs, et produit par ricochet des vulnérabilités sanitaires mesurables et meurtrières. Parce que le logement conditionne la stabilité, l’accès aux soins et aux droits sociaux, ces politiques d'inhospitalité font des ravages parmi les personnes nées à l’étranger, qui sont concernées par 52% des nouvelles transmissions du VIH, dont près de la moitié ont eu lieu post-migration. Chez les hommes homosexuels, ces proportions sont encore supérieures.

Pour des milliers de personnes exilées LGBTQIA+, l’impossibilité d’accéder à un logement digne et stable expose à un cumul de précarité économique, sanitaire et résidentielle, et soustrait toute possibilité de vivre leur identité avec sérénité.

En France, la situation du logement des populations immigrées n’est ni le produit d’un manque de moyens mobilisables ni d’une contrainte technique de mise en œuvre. Elle résulte d’une politique de souveraineté économique sur les corps qui organise leur présence, leur précarisation et leur invisibilisation. De l’encasernement des foyers aux nouveaux bidonvilles, le logement constitue l’un des instruments centraux de notre politique migratoire.

Un migrant avec des meubles, ça n’existe pas.” (Abdelmalek Sayad, sociologue de l’immigration)

La conception utilitaire actuelle du logement des populations immigrées nous provient directement des politiques d’immigration de travail des siècles derniers, mises en place dans un contexte colonial d’industrialisation de la société. L’habitat des personnes immigrées n’est historiquement pas pensé en France comme une question de politique publique d’égalité mais comme une affaire privée et surtout patronale.

Les rares logements qui leur étaient dédiés avant les années 1950 l'étaient par le patronat français pour leurs employé-es, et la majorité de l’immigration coloniale occupe les formes les plus indignes de l’habitation prolétaire, à commencer par le bidonville. Face à la médiatisation de la situation humanitaire des bidonvilles des banlieues parisiennes, l’Etat intervient dans les années 50, après des décennies de laisser-faire complice, pour canaliser et séparer la main d'œuvre.

La création des premiers foyers “Sonacotra” (265 000 lits en 1975) permet le logement temporaire d’hommes seuls dans l’objectif d’éviter l’installation familiale. La politique de résorption des bidonvilles se traduit largement par une ségrégation assumée et un déplacement vers d’autres formes d’habitat précaire (foyers, cités de transit, résidences collectives). Les foyers de travailleurs migrants “Sonacotra” (devenue Adoma) ont été pensés comme une architecture du contrôle de la présence postcoloniale sur le territoire national.

Chambres de 5 à 14 m², sanitaires collectifs, interdiction des conjoint-es, dortoirs de 6 dans des foyers-tours, règlement intérieur strict et surveillance quotidienne : les foyers ne sont pas une politique sociale mais une caserne du travail migrant masculin.

Les résidents n’y sont aujourd’hui encore pas considérés comme des locataires de droit mais des occupants précaires, assimilés à des clients d’hôtel soumis à une continuité de la surveillance coloniale collective par la Sonacotra/Adoma.

Le foyer est devenu un marché captif d’hommes seuls immigrés, exclus structurellement d’un parc de logement privé articulé par le racisme. On ne sort pas du foyer, on y vieillit et on y meurt. Les premiers résidents des foyers atteignent aujourd’hui 30 à 40 ans d’inégalités structurelles : statut hybride leur interdisant les APL, discriminations à l’accès au soin et aux aides à l’autonomie, vieillissement sans solution adaptée, coupe des subventions. Ils demeurent exposés à la même logique de contrôle historique qui criminalise la sur-occupation des chambres, et menace d’expulsion tout acte d’hébergement solidaire avec contrôle d’huissier à l’aube et rafles d’hébergé-es sans-papiers.

Pierre angulaire de l’immigration de travail masculine de la seconde moitié du XXe siècle, les foyers ont été un laboratoire de lutte et d’auto-organisation par des résidents soumis à un statut temporaire et traités comme des habitants de seconde zone. Face aux accusations de communautarismes des années 1990, les foyers ont vu naître moult réseaux de solidarités migrantes, comités de sages et de résidents, instances de concertation, cantines collectives.

Sous couvert de rénovation, Adoma et les préfectures s’attaquent aujourd’hui à ces structures d’auto-organisation qui ont transformé les foyers en 50 ans de casernes contrôlées à bastions sociaux. Les foyers ne sont plus seulement des lieux de relégation, mais des espaces d’organisation, de solidarité et des hauts lieux de la mémoire ouvrière et migrante, activement menacés. 

Tant que la présence immigrée est silencieuse et productive, l’Etat la “tolère” en l’abandonnant aux prédations capitalistes du patronat. Dès lors qu’elle devient durable, organisée et revendicative, elle devient une problématique publique à encadrer et à limiter.

De l’hébergement à la rue : administrer par l’instabilité

L’hébergement d’urgence, qui relève principalement du Ministère du Logement et du Ministère de l'Intérieur à travers l’Office français de l’immigration et de l’intégration, se compose d'une multitude de dispositifs, dont une part est dédiée à l'asile. La croissance du nombre de places depuis les années 2000 masque ses limites structurelles : les centres proposent majoritairement des solutions temporaires (hôtels sociaux, centres collectifs, gymnases réquisitionnés), marquées par des séjours courts, des orientations successives et une forte mobilité contrainte, sans garantie d’accès au logement pérenne.

Il n’est plus une étape vers le logement (s’il l’a jamais été) ; il est devenu pour des milliers de personnes exilées un débouché résidentiel durable. Cette filière “provisoire” s’enkyste par un empilement de dispositifs temporaires. On contraint les personnes exilées à une mobilité constante entre les structures en leur refusant une stabilité d’habitat. Cette présence suspendue, malgré un système d’hébergement massif, permet à l’Etat de leur refuser la reconnaissance de leur installation.

Dans ce but, il communique les échelles impressionnantes des dispositifs d’hébergement pour occulter leur déficit structurel organisé. La mise en place rapide de structures d’accueil dédiées lors des débuts de la guerre russo-ukrainienne a démontré s’il le fallait encore que cette insuffisance de moyens n’est pas un enjeu budgétaire mais un choix politique de saturation. Elle permet le tri et la sélection raciste des vies à stabiliser et de celles à maintenir en errance.

La batterie de dispositifs d’hébergement d’urgence sert également cet objectif de tri administratif. Certains s’accompagnent de mesures d’assignation à domicile (les programmes d’accueil et d’hébergement des demandeurs d’asile, dits PRAHDA), d’autres de réorientations régionales forcées loin de Paris sous le contrôle étroit des préfectures (les Centres d'accueil pour demandeurs d'asile - CADA et les SAS d'accueil temporaire, créés en 2023 pour évacuer les personnes sans-abris de Paris avant les Jeux Olympiques, à la fois des centres d’accueil et d’examen de la situation et des centres d'hébergement d'urgence tout public), et tous s’insèrent dans cette logique de gestion de flux piloté étroitement par l’Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII).

L’offre d’hébergement devient un levier pour surveiller, déplacer et isoler les personnes exilées de leurs ressources économiques et communautaires, et in fine préparer leur expulsion. Le centre d’hébergement est devenu un nouveau rouage du contrôle migratoire. 

Le chemin vers l’isolement et l’expulsion des personnes exilées de France passe par la production administrative des situations de rue et l’invisibilisation des indésirables. La suspension arbitraire des conditions matérielles d’accueil, pourtant de droit. Le retrait de l’allocation pour demandeur d’asile. La délivrance d’une OQTF dès le rejet en première instance. Plus largement, l’ensemble des politiques destinées à “rendre impossible la vie des OQTF en France” (Darmanin). Autant de stratégies de déstabilisation résidentielle pour empêcher l’installation durable.

La rue permet la dilution et l’invisibilisation des marginaux-ales, par leur sortie des radars statistiques et leur exposition à la violence. Les femmes et personnes LGBTQIA+ y sont sur-exposé-es et déploient en conséquence leurs propres stratégies d’isolement et d’auto-marginalisation. Entre autres, la recherche d’un passing cishétéro-normatif (voire d’un passing masculin), l'évitement des structures sociales classiques de soutien, la transaction de faveurs sexuelles sont autant de méthodes de survie des minorités de genre exposées à la rue.

L’Etat ne manque pas de places mais de volonté en ce qui concerne la stabilisation des situations des personnes immigrées. Hier, on encasernait la main d'œuvre coloniale, rien n’a changé aujourd’hui : on produit stratégiquement l’instabilité des personnes exilées pour empêcher leur inscription durable dans les villes et les enclaver aux marges. 

Exploiter les indésirables

Face à l’incapacité structurelle des dispositifs publics d’assurer un accueil suffisant, le parc de logement privé reste l’alternative à une situation de rue. Cependant, une période de tension locative s’accompagne d’une mise en concurrence générale dans l’accès au logement privé ordinaire et d’une priorisation donnée à des locataires économiquement stables et disposant de la nationalité.

Des discriminations raciales et administratives massives verrouillent aujourd’hui le parc immobilier ordinaire et constituent non pas une anomalie morale mais un mécanisme structurant du marché. Les personnes exilées sont assignées à des espaces et formes d’habitat dégradé, qui disposent historiquement d’une tolérance de l’Etat (bidonvilles, hôtels meublés, chambres garnies, foyers). 

Lorsque le parc immobilier ordinaire se ferme, le marché parallèle prospère. L’Etat assume laisser 20 000 demandeur-ses d’asile se loger avec 7,40€ par jour, et refuser toute aide à 50 000 autres. Ces situations et le montant de ces “aides” ne financent pas un logement : ils fabriquent des proies pour l'avidité des marchands de sommeil.

L’exploitation immobilière est la contrepartie directe de l’exclusion institutionnelle, alors que les loyers abusifs, les sous-locations illégales, les logements insalubres et les situations de sur-occupation permettent à une mafia immobilière de capter la rente de la vulnérabilité.

Cette précarité économique se double d’une précarité relationnelle. Entre autres situations d’exclusion, la mise en visibilité de l’orientation sexuelle dans la procédure d’asile dédiée peut provoquer la rupture de liens communautaires en France et à l’étranger pour de nombreux jeunes personnes exilées LGBTQIA+. La rupture des solidarités familiales ou communautaires renforce la dépendance aux segments les plus précaires du marché privé. Iels sont notamment statistiquement plus exposé-es à des situations d’exploitation économique et sexuelle.

Au lieu de contrôler des dérives du marché qu’il a lui-même engendré, l’Etat en renforce la violence en déployant un contrôle institutionnel et en organisant la criminalisation des locataires précaires (loi Kasbarian-Bergé, accélération des expulsions locatives et criminalisation des impayés).

J’assume ce record d’expulsions” (Kasbarian)

Le 31 mars 2026, la fin de la “trêve” hivernale et du reste de protection des locataires qu’elle maintient encore prendra fin. Dans la continuité du désastre de la loi Kasbarian-Bergé et des nombreuses lois “anti-squat” avant elle, il est à prévoir un nouveau record d’expulsions. L’accélération des procédures anti-squat et l’incapacité des dispositifs de prévention à protéger efficacement les locataires (notamment le droit au logement opposable (DALO), dispositif complètement engorgé) produisent massivement du sans-abrisme.

Entrée en vigueur en 2008, la loi DALO est le fruit des combats des mal logés/sans logis et des associations militantes qui les soutiennent, et permet le dépôt d'un recours par les demandeurs de logement social pour obtenir la reconnaissance du caractère prioritaire et urgent de leur demande en fonction de critères définis par la loi).

Le refus de l’Etat d’utiliser son arsenal législatif de réquisition et d’appropriation, et dans une moindre mesure la réticence des municipalités de peser sur ce sujet par le droit à la réquisition municipale, alors que 3 millions de logements restent vacants en France, permettent directement cette production et la violence qui l’accompagne.

Les lois de réquisition des logements vacants trouvent leur origine en 1945, pour faire face à la pénurie massive de logements, et permettent aux préfets d’imposer temporairement l’usage de biens vacants afin de loger des personnes sans-abris ou mal-logées. Massivement utilisées dans l’après-guerre et lors des crises urbaines des années 1960-1990 (bidonvilles et mobilisations militantes en banlieues parisiennes), toujours en vigueur aujourd’hui (code de la construction et de l’habitation) mais inutilisée, la mise en sommeil de la réquisition ne relève pas d’un obstacle juridique mais d’un tabou politique car perçue comme une atteinte au droit de propriété et à la rente immobilière des grands propriétaires.

Les expulsions frappent avec d’autant plus de violence les personnes exilées LGBTQIA+, prises dans l’étau du tri administratif et des violences sociales. Première cause de sans-abrisme les concernant : la saturation organisée des dispositifs d’hébergement et la priorisation selon le statut juridique, à l’instar de l’ensemble des personnes exilées. À cette précarité statutaire s’ajoute une vulnérabilité spécifique : révélée dans la procédure d’asile, l’orientation sexuelle ou l’identité de genre peut provoquer ruptures communautaires, mises à la porte, chantage sexuel ou expulsions brutales du logement informel.

Les hommes cis homosexuels et les femmes trans sont particulièrement exposé-es aux expulsions consécutives à des refus de “faveurs sexuelles”, puis aux agressions et viols correctifs dans la rue. Dans ce contexte, l’hébergement visibilise et les lieux et procédures d’accueil sont autant de risques d’exposition et de stigmatisation. Les stratégies de dissimulation et d’évitement des solidarités qui en découlent exposent ces personnes à une vulnérabilité accrue.

Loger autrement suppose d’abord de rompre avec cette fiction d’une “crise” naturelle. 

Comme lors de chaque crise du capitalisme, il ne s’agit ni d’une catastrophe imprévisible ni d’un manque de moyen, mais d’un choix politique : celui du tri organisé et hiérarchisé entre les différentes vies et corps. Le logement est devenu un filtre qui distribue la légitimité à habiter : certaines vies sont stabilisées, d’autres maintenues en suspension et expulsables à tout moment.

Loger l’immigration n’est pas qu’un impératif social, mais aussi mémoriel, par la reconnaissance de sa place dans la société française et de l’histoire coloniale qui a organisé sa venue, son travail, puis sa relégation. Tant que l’accès au logement restera conditionné au statut administratif, à la rentabilité économique ou à la conformité sociale, il demeurera un instrument de souveraineté sur les corps plutôt qu’un droit.

La Pride des Banlieues appelle à rompre avec cette politique et exige des mesures claires :

  • un droit au logement inconditionnel

  • l’arrêt des expulsions locatives

  • la réquisition des logements vacants

  • la régularisation des sans-papiers

  • la garantie effective des conditions matérielles d’accueil

  • le gel des loyers

  • le maintien dans les lieux

Nous affirmons également notre solidarité avec les comités des résidents des foyers et défendons leur transformation sans dispersion de leurs habitants : statut locatif plein, droit au retour après réhabilitation pour toustes (y compris les personnes hébergées), gestion démocratique, maintien des espaces collectifs et création de centres de santé de proximité. 

Garantir un toit à toustes, ce n’est pas seulement répondre à l’urgence sociale ; c’est refuser la relégation coloniale, c’est affirmer que certaines vies ne valent pas moins que d’autres. 

Sans logement, il n’y a pas de dignité. 

Sans rupture avec ces politiques, il n’y aura pas de justice sociale.